La Birmanie traverse une période sombre depuis que l’armée a renversé le gouvernement démocratiquement élu en février 2021. Cinq années plus tard, le régime militaire organise un processus électoral que la communauté internationale qualifie de mascarade démocratique. Dans les rues de Rangoun, derrière l’apparence d’une vie quotidienne ordinaire, la population vit sous une pression constante et une atmosphère oppressante. Les témoignages recueillis révèlent une réalité bien différente de l’image que la junte souhaite projeter au monde.
Un climat de terreur omniprésent dans la société birmane
La métropole de Rangoun présente en surface les caractéristiques d’une ville animée. Les vendeurs ambulants proposent leurs marchandises tandis que les véhicules circulent dans les artères principales. Au coucher du soleil, la célèbre pagode Sulé attire toujours les photographes devant son éclat doré. Pourtant, cette normalité n’est qu’une façfacade fragile masquant une anxiété généralisée.
Les habitants expriment leur désarroi face à la transformation radicale de leur quotidien. « Nous sommes perpétuellement dans la crainte », confie une passante qui préfère garder l’anonymat. Elle évoque avec nostalgie l’époque précédant le putsch, quand l’espoir d’un avenir meilleur animait la population. La liberté d’expression, autrefois acquise, s’est évaporée. Les conversations politiques, même anodines, sont devenues dangereuses dans les transports publics ou les lieux publics.
Cette paranoïa collective s’explique par les arrestations arbitraires qui frappent régulièrement la population. Un résident rapporte l’enlèvement de son ami, tiré de force dans un taxi puis séquestré contre rançon. Sa famille, incapable de réunir les 1 200 dollars exigés, n’a plus jamais eu de nouvelles. Ces disparitions forcées alimentent un sentiment d’insécurité permanent qui pousse les citadins à rentrer chez eux dès la nuit tombée, redoutant d’être raflés pour servir dans l’armée.
La conscription militaire et ses conséquences sur la jeunesse
L’instauration du service militaire obligatoire en 2024 a profondément bouleversé la société birmane. Cette mesure, adoptée après les pertes territoriales importantes subies par la junte face aux groupes de résistance, vise à compenser les effectifs militaires en déclin. Les jeunes hommes disposant de ressources financières suffisantes ont massivement quitté le pays, créant un exode des forces vives.
Les conséquences économiques de cette fuite des cerveaux se font sentir dans toutes les strates de la société. Une ouvrière du textile, originaire de l’État de Rakhine déchiré par les combats, témoigne de son dilemme. Séparée de sa famille depuis sept années, elle envoie régulièrement de l’argent tout en se demandant si elle aurait dû rentrer plus tôt. Dans son village natal, la simple sortie en mer pour pêcher peut coûter la vie.
| Indicateur | Avant 2021 | Après le coup d’État |
|---|---|---|
| Valeur du kyat | Stable | -80% |
| PIB national | Croissance | -9% |
| Taux de participation électorale | 70% | 52% |
| Taux de pauvreté (2017) | 24,8% | En forte hausse |
L’effondrement économique aggrave la situation. L’inflation galope tandis que la monnaie nationale perd sa valeur. Les heures supplémentaires deviennent impossibles à effectuer par crainte des déplacements nocturnes. Les petits commerces périclitent face au départ massif des clients potentiels et à la contraction du pouvoir d’achat.
Un scrutin dénué de légitimité et de crédibilité
Le processus électoral organisé en trois phases jusqu’au 25 janvier 2026 suscite une défiance généralisée. Les Nations unies et les gouvernements occidentaux dénoncent cette parodie démocratique. Aung San Suu Kyi, figure emblématique de la démocratie birmane âgée de 80 ans, demeure emprisonnée. Son parti, la Ligue nationale pour la démocratie, vainqueur écrasant du scrutin de 2020, est désormais interdit.
Dans les bureaux de vote, des écrans diffusent des clips promotionnels d’un optimisme déplacé tandis que des policiers armés surveillent les opérations. Les raisons de la participation varient considérablement :
- La crainte d’être enrôlé de force en cas d’abstention
- La peur de se voir interdire de quitter le territoire
- La pression sociale exercée par les autorités locales
- Un sens du devoir civique, même face à un processus vicié
Le taux de participation annoncé à 52% contraste avec les 70% enregistrés lors des précédents scrutins démocratiques. De vastes régions du pays, théâtres d’affrontements intenses, sont purement exclues du vote. La junte rejette toute critique et proclame la transparence et l’équité du processus, une affirmation que peu de Birmans osent contredire publiquement.
L’espoir malgré l’adversité et la résistance silencieuse
Malgré la répression brutale qui a fait plus de 400 victimes dans les rues durant le seul mois de mars 2021, l’esprit de résistance perdure. Les manifestations massives qui avaient rassemblé des centaines de milliers de personnes sont devenues impossibles, mais l’opposition prend d’autres formes. Un activiste en exil en Thaïlande reste convaincu de la victoire finale, même s’il estime que le combat pourrait s’étendre sur cinq à dix années supplémentaires.
La décennie démocratique a laissé des traces indélébiles. Entre 2011 et 2021, la Birmanie avait connu une transformation économique spectaculaire. Les investissements étrangers affluaient, les centres commerciaux et hôtels de luxe fleurissaient à Rangoun. Le taux de pauvreté avait chuté de 48,2% en 2005 à 24,8% en 2017. Cette période d’ouverture reste gravée dans les mémoires comme un âge d’or aujourd’hui révolu.
Au marché Bogyoke Aung San, les étals débordent de tissus traditionnels et d’objets artisanaux qui ne trouvent plus preneurs. Les touristes internationaux ont disparu. De nombreuses entreprises étrangères se sont retirées du pays. Pourtant, derrière la résignation apparente, une forme de désobéissance civile subsiste. Beaucoup de citadins ont choisi de ne pas participer au scrutin fictif, exprimant ainsi leur refus silencieux de cautionner la mascarade orchestrée par le pouvoir militaire.
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