L’Ouganda coupe internet quelques jours avant l’élection présidentielle

L'Ouganda coupe internet quelques jours avant l'élection présidentielle

L’Afrique de l’Est se retrouve une nouvelle fois sous les projecteurs internationaux alors que les autorités ougandaises ont décidé de bloquer l’accès à internet sur l’ensemble du territoire national. Cette décision drastique intervient à quelques heures seulement du scrutin présidentiel prévu le 15 janvier, où Yoweri Museveni, âgé de 81 ans et au pouvoir depuis quatre décennies, brigue un septième mandat consécutif. Le régulateur gouvernemental a formellement ordonné aux opérateurs de télécommunications de suspendre l’accès public à internet dès 15h00 GMT mardi dernier. NetBlocks, organisation spécialisée dans la surveillance des réseaux numériques, a rapidement confirmé cette interruption massive de la connectivité à l’échelle nationale. Cette stratégie de censure numérique soulève des questions cruciales sur la liberté d’expression et le déroulement démocratique des élections dans ce pays de 45 millions d’habitants.

Une répression politique qui s’intensifie avant le scrutin

Les forces de sécurité ougandaises ont considérablement renforcé leur présence dans les rues de Kampala et des principales villes du pays. Des centaines de sympathisants de l’opposition ont été arrêtés lors de raids préventifs organisés dans les jours précédant le vote. Le principal concurrent de Museveni, Bobi Wine, artiste devenu figure politique majeure, a vu ses rassemblements électoraux systématiquement réprimés par les autorités. Les forces de l’ordre ont utilisé des balles réelles et des gaz lacrymogènes pour disperser les foules venues soutenir le candidat d’opposition.

La situation s’est encore aggravée avec l’emprisonnement de Kizza Besigye, opposant historique ayant déjà affronté Museveni lors de quatre précédentes élections. Accusé de haute trahison, il se trouve derrière les barreaux, privé de toute possibilité d’influencer le processus électoral. L’Office des Nations Unies pour les droits de l’homme a officiellement dénoncé les méthodes répressives et intimidantes employées par le gouvernement ougandais. Selon les observateurs internationaux, notamment l’International Crisis Group basé à Bruxelles, Museveni contrôle fermement tous les leviers du pouvoir d’État, ce qui lui garantit pratiquement une victoire annoncée.

Catherine Soi, correspondante d’Al Jazeera depuis Kampala, rapporte que Bobi Wine considère sa candidature comme une lutte contre l’impunité généralisée. En revanche, le candidat reste lucide quant aux conditions du scrutin et ne s’attend pas à des élections libres et équitables. Cette atmosphère de défiance reflète les tensions profondes qui traversent la société ougandaise à la veille de ce rendez-vous électoral décisif.

Justifications officielles et fermeture d’organisations de défense des droits

Le gouvernement de Museveni a tenté de légitimer ces mesures drastiques par des arguments sécuritaires. La Commission ougandaise des communications a déclaré que la coupure d’internet était indispensable pour contrer la désinformation, les manipulations électorales et les risques connexes. Les autorités affirment que les forces de sécurité réagissent simplement aux comportements illégaux des partisans de l’opposition, justifiant ainsi leur intervention musclée.

Parallèlement à cette censure numérique, le Bureau national des ONG, organisme gouvernemental, a ordonné la suspension immédiate des activités de deux organisations locales de défense des droits humains : Chapter Four Uganda et le Human Rights Network for Journalists-Uganda. Ces structures avaient été particulièrement critiques envers les pratiques autoritaires du régime. L’accusation portée contre Chapter Four Uganda évoque des activités préjudiciables à la sécurité nationale, justifiant une interdiction d’opérer avec effet immédiat.

Contexte électoral et comparaison avec le scrutin de 2021

Cette élection présidentielle mobilise huit candidats au total, dont Museveni et Wine représentent les deux principaux protagonistes. La commission électorale recense 21,6 millions d’électeurs inscrits sur un territoire comptant approximativement 45 millions d’habitants. Les enjeux sont considérables pour ce pays d’Afrique de l’Est qui aspire à une transition démocratique authentique.

Élément comparatif Élection 2021 Élection 2026
Coupure internet Oui, durant plusieurs jours Oui, dès le 13 janvier
Violences rapportées Nombreuses, avec décès Tirs à balles réelles confirmés
Manipulations électorales Largement documentées Redoutées par l’opposition
Candidat principal face à Museveni Bobi Wine Bobi Wine

L’élection de 2021 avait déjà été marquée par une interruption totale d’internet et des accusations massives de violences étatiques et de fraudes. Les autorités ougandaises avaient pourtant multiplié les déclarations rassurantes avant le scrutin de 2026, affirmant encore le 5 janvier que la connectivité serait maintenue. Ces promesses, qualifiées de mensongères par les observateurs, ont été balayées lorsque la coupure est devenue effective quelques jours plus tard.

Analyse des conséquences sur l’opposition politique

Kristof Titeca, spécialiste de l’Ouganda à l’Université d’Anvers, explique que le prix à payer pour s’engager dans l’opposition politique est devenu extrêmement élevé. Les stratégies de répression employées ont rendu toute organisation efficace particulièrement dangereuse pour les militants. Les conséquences de cette politique sécuritaire se font sentir à plusieurs niveaux :

  • Limitation drastique de la liberté de mouvement et d’expression des candidats d’opposition
  • Impossibilité pour les observateurs indépendants de documenter correctement le processus électoral
  • Climat de peur généralisé au sein de la population sympathisante de l’opposition
  • Isolement des zones rurales privées d’informations fiables sur le déroulement du scrutin

La position de Museveni, troisième dirigeant africain ayant le plus d’ancienneté au pouvoir, semble consolidée par ces mesures autoritaires. Les manifestations de soutien organisées par ses partisans contrastent fortement avec la répression subie par l’opposition. Les images de convois pro-Museveni circulant librement dans Kampala le 13 janvier illustrent cette asymétrie flagrante dans le traitement des différentes forces politiques. Cette situation préoccupe la communauté internationale qui observe avec inquiétude la dérive autoritaire de ce régime installé depuis 1986.

Sophie Bernard
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