Les milliardaires de la tech fuient face à la menace d’un impôt sur la fortune

Les milliardaires de la tech fuient face à la menace d'un impôt sur la fortune

La Silicon Valley traverse une période de turbulences inédites alors que plusieurs de ses figures les plus emblématiques décident de quitter la Californie. Cette migration soudaine s’explique par un projet de taxation qui fait trembler les fortunes les plus colossales de l’industrie technologique américaine. Juste avant le réveillon du nouvel an, Peter Thiel, cofondateur de PayPal, a officiellement transféré sa résidence principale vers Miami, en Floride. Cette décision administrative, apparemment anodine, révèle en réalité une stratégie d’évitement fiscal face à une initiative populaire qui pourrait transformer radicalement la fiscalité des ultra-riches en Californie.

D’autres magnats de la tech ont suivi le même chemin durant les dernières semaines de décembre. David Sacks, ancien associé de Thiel chez PayPal et désormais conseiller de Donald Trump pour les cryptomonnaies et l’intelligence artificielle, a ouvert un nouveau bureau au Texas. Les fondateurs de Google, Sergey Brin et Larry Page, ont également pris leurs distances avec l’État californien. Brin a relocalisé plusieurs de ses entreprises au Nevada, tandis que Page a liquidé ou transféré près de quarante-huit sociétés avant d’acquérir deux propriétés luxueuses à Miami pour un montant total de 173 millions de dollars.

Une proposition fiscale qui inquiète les fortunes technologiques

L’origine de cet exode massif réside dans une initiative législative populaire portée par un syndicat du secteur de la santé. Le projet prévoit un prélèvement exceptionnel de cinq pour cent sur la fortune de tous les résidents californiens dont le patrimoine dépasse le milliard de dollars. Cette mesure, si elle était adoptée, s’appliquerait rétroactivement à toute personne domiciliée en Californie au premier janvier 2026, et concernerait l’ensemble du patrimoine mondial des personnes visées.

Les promoteurs de cette initiative cherchent à combler le déficit budgétaire de cent milliards de dollars créé par les réductions des dépenses sociales imposées par l’administration Trump. Ces coupes affectent notamment l’assurance maladie publique et les programmes d’aide alimentaire. Pour que cette proposition devienne loi, il faut rassembler près de 900 000 signatures d’ici fin juin, ce qui permettrait d’organiser un référendum en novembre. En cas de vote favorable, la mesure entrerait automatiquement en vigueur.

Personnalité Nouvel État Actions entreprises
Peter Thiel Floride Transfert de résidence et ouverture de bureau à Miami
David Sacks Texas Nouveau siège pour sa société de capital-risque
Sergey Brin Nevada Relocalisation de multiples entreprises
Larry Page Floride Liquidation de 48 sociétés et achat immobilier

Selon David Lesperance, consultant fiscal spécialisé dans l’accompagnement des ultra-riches, il a personnellement assisté quatre milliardaires dans leur démarche de changement de domiciliation avant la fin de l’année. Divesh Makan, cofondateur d’Iconiq Capital, société de gestion patrimoniale prisée par l’élite de la Silicon Valley, estime que quinze à vingt autres fortunes pourraient suivre le mouvement. Cette taxation ne concernerait pourtant qu’environ deux cents personnes, possédant collectivement plus de deux mille milliards de dollars.

La philosophie libertarienne face à l’intérêt collectif

Pour comprendre la réaction de Peter Thiel, il faut examiner sa vision politique profondément libertarienne. L’entrepreneur a publiquement déclaré en 2009 que démocratie et liberté étaient incompatibles selon lui. Dès ses années d’études à Stanford, il défendait le régime d’apartheid sud-africain. Sa stratégie personnelle privilégie systématiquement la fuite plutôt que le débat démocratique. Lors d’une conférence libertarienne en 2021, il affirmait être « à 80 pour cent pour l’exit et 20 pour cent pour la voice », estimant qu’il valait mieux quitter un mauvais endroit que tenter de le transformer.

Cette philosophie s’est traduite par plusieurs tentatives concrètes d’échapper aux contraintes des États-nations. Thiel a financé durant des années des projets de « seasteading », visant à créer des cités flottantes sur les océans, libres de toute législation. Il a investi dans Prospera, une ville privée au Honduras, et soutient des initiatives de « network states » comme Praxis, où des individus fortunés cherchent à vivre selon leurs propres règles. Pour parer à toute éventualité catastrophique, il s’est également procuré un domaine en Nouvelle-Zélande ainsi que la citoyenneté néo-zélandaise.

Un soutien populaire massif pour taxer les ultra-riches

Paradoxalement, cette fuite des milliardaires intervient alors que l’opinion publique américaine soutient massivement une taxation accrue des grandes fortunes. Des enquêtes représentatives révèlent des chiffres éloquents sur le sentiment des citoyens ordinaires face aux inégalités croissantes :

  • Plus de 70 pour cent des Américains approuvent l’instauration d’un impôt spécifique sur les milliardaires
  • 80 pour cent considèrent que les ultra-riches détiennent une influence politique excessive aux États-Unis
  • Plus de 90 pour cent reconnaissent l’existence d’un fossé dramatique entre les différentes classes sociales

Cette prise de conscience s’accompagne de manifestations concrètes. En novembre dernier, des protestataires se sont rassemblés devant la résidence de David Sacks à San Francisco, brandissant des pancartes proclamant « les gens avant les milliardaires ». Pendant que une minorité accumule des richesses exponentielles grâce à la valorisation des entreprises technologiques, des millions d’Américains peinent à se nourrir et ont renoncé à tout espoir d’ascension sociale.

La bataille politique autour de la taxation

Face à cette mobilisation, les opposants à la mesure déploient des moyens considérables. Peter Thiel a versé trois millions de dollars à un groupe de lobbying californien qui mène une campagne d’envergure contre le projet de taxation. Selon le New York Times, ce versement ne constitue que le premier d’une série de contributions financières massives provenant de la Silicon Valley pour faire échouer l’initiative. Le gouverneur Gavin Newsom s’oppose également publiquement au projet, affirmant avec certitude qu’il échouera.

Bill Ackman, gestionnaire de hedge funds et partisan de Trump, prédit que la Californie s’engage vers « l’autodestruction » car les entrepreneurs les plus productifs quitteront l’État en emportant leurs recettes fiscales et leurs emplois. Reid Hoffman, fondateur de LinkedIn, considère que des impôts mal conçus favorisent l’évasion fiscale, la fuite des capitaux et finissent par générer moins de revenus.

Le syndicat à l’origine de la proposition maintient sa position : les deux cents milliardaires californiens ont énormément bénéficié des avantages offerts par l’État pour construire leur fortune. Une taxation exceptionnelle unique ne devrait pas suffire à les chasser. Jusqu’à présent, cette analyse semble correcte : la majorité des ultra-riches californiens n’ont pas fui comme Thiel ou les fondateurs de Google. Jensen Huang, PDG de Nvidia, a même déclaré publiquement trouver cette taxe « tout à fait acceptable », affirmant avoir choisi consciemment de vivre dans la Silicon Valley et devoir accepter les décisions fiscales qui en découlent.

Luc Dubois
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